le cours des choses

Notes à la marge

Annexe : notes éparses sur les luttes autour de l'éducation aux USA

Publié le 1 Mars 2017

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

De bus en blancs

Parmi les nombreux prédécesseurs historiques du trumpisme, on peut citer, pour ce qui concerne l'éducation, le mouvement contre le « busing » ( transporter en bus des enfants blancs vers des écoles majoritairement noires ou latinos, ou l'inverse) tel qui s'est déroulé au début des années 70 dans la région de Boston. « Le but du busing était de brasser les enfants blancs et les enfants noirs, qui fréquentaient des écoles différentes malgré les lois de déségrégation. En effet, compte tenu de l'homogénéité raciale des quartiers, les itinéraires de bus uniquement basés sur des critères de proximité géographique conduisaient à maintenir des écoles noires et des écoles blanches. » (fiche Wikipedia) Cette déségrégation « par en haut », et pour le moins maladroite, provoqua une forme d'insurrection rampante dans cette ville « qui avait paru incarner le progressisme racial » (C.Rolland-Diamond Black America), et au final son seul résultat tangible fut d’accélérer la fuite des blancs vers les banlieues et le développement de l'enseignement privé. « La résistance massive des Blancs à toute intégration, puis l'intégration minimale, l’emménagement en banlieue d'un nombre croissant de familles blanches et le développement de l'enseignement privé rendirent caduque la perspective d'une mixité raciale effective des élèves dans les écoles publiques. Les tentatives de mixité forcée ne firent que renforcer la détermination des Blancs à partir s'installer en banlieue, d'autant que la Cour suprême avait confirmé l'autonomie politique et financière des circonscriptions. » (C.Rolland-Diamond ibid)

Dans Boston against Busing, Race, class, ethnicity in the 60's and 70's R.P Formasino note que « Le mouvement anti-busing à Boston, particulièrement ses expressions organisées, peut être vu comme un exemple de populisme réactionnaire, un type de mouvement populaire qui a surgi à de nombreuses reprises dans l'histoire américaine. (…) Le mouvement anti-busing exprimait le même anti-élitisme et le même ressentiment de classe . » La particularité de la situation à Boston, mis à part un recours particulièrement important à la violence, fut que le mouvement était principalement organisé autour des fractions ouvrières et moyennes d'une « communauté » américano-irlandaise qui avait réussi à assoir son hégémonie sur la ville mais dépendait dans sa grande majorité de l'emploi dans les services publiques et les très grandes compagnies, et donc voyait avec inquiétude les différentes demandes d'intégration de la communauté noire.

On pourrait dire de ce mouvement contre le busing qu'il a d'une certaine manière rejoué un épisode important de l'articulation entre classe et « race » de l'histoire américaine à savoir le rapport entre les travailleurs irlandais et afro-américains. David Roediger, dans The wages of whiteness, un livre par ailleurs décevant au vu de la réputation qui lui a été faite, souligne longuement l'importance qu'a eu pour la suite, le refus des irlandais de s'associer aux luttes des noirs dans le courant du 19ème : « Au lieu de voir leurs luttes comme étant liées avec celles des colonisés et des gens de couleur, ils en vinrent à considérer que leur lutte devait justement se diriger contre eux. (…) Les irlandais parvinrent à se faire reconnaître comme blanc grâce à leur suffrage. L'impératif de se définir eux-mêmes comme blancs provint par contre du « salaire publique et psychologique » particulier offert par la « blanchité » ( whiteness) à une population rurale désespérée venu travailler dans les villes américaines. » (p137 Editions de Verso de 2007)

En effet si l'on pense, par exemple, à certains passages (quasi-racistes) au sujet des irlandais dans La situation des classes laborieuses en Angleterre, l'on comprend mieux l'enjeu ultérieur pour l'articulation entre classe , « race » ( et genre ) de cet échec de la convergence entre les luttes des travailleurs irlandais et noirs, ardemment souhaitée à l'époque par quelqu'un comme Frederick Douglass. Le revival Bostonien des années 70, qui vit d'ailleurs les opposants au busing ré-utiliser toute la gamme des modes de protestation des années 60, n'eut certes pas de conséquences équivalentes mais indiquait le point de bascule de tout un cycle.

 

Divided they fell

Un autre moment significatif de cette bascule des luttes autour de l'éducation se situe un peu avant à New-York en 68. Le « community control » leur ayant été accordé dans trois districts de Brooklyn, des responsables de la communauté noire proche du black power décidèrent de licencier les professeurs blancs d'une école. En réaction le syndicat des enseignants déclencha une des plus longues grèves de son histoire qui escalada en une confrontation tendue devant l'école en question entre picket-line syndical et...militants armés des blacks panthers venus protéger l'entrée des élèves. Une des conséquences les plus directes de cette lutte fratricide ( les enseignants avaient été en pointe dans la lutte pour les droits civiques) fut que, quand la ville de New-York se déclara en faillite en 1975, inaugurant ainsi un type de « restructuration par la crise budgétaire » promise à un grand avenir, les syndicats enseignants se retrouvèrent seuls à lutter contre la municipalité. Comme le souligne Robert Schaffer dans Public Employee Unionism: A Neglected Social Movement of the 1960s : « Les liens entre les syndicats d'employés du public et les autres mouvements sociaux des années 60 nous rappelle que ces mouvements étaient souvent étroitement liés, notamment autour des questions de classe, de race et de genre, et que toute compartimentation arbitraire nous éloigne d'une compréhension historique réelle. » Plus largement encore, dans un livre à paraître, Teachers Strike !, John Shelton rappelle que les enseignants ayant mené avec succès de très nombreuses luttes dans les années 60 ( plus de 1000 grèves impliquant 823 000 professeurs entre 1960 et 74), ils devinrent le symbole d'un syndicalisme honni contre lequel commença à se former une « alliance » entre des fractions de la classe ouvrière et moyenne blanche,( «qui se voyaient comme les seuls membres productifs légitimes de la société face aux employés publics et aux minorités » Shelton) et le patronat, « alliance » dont on connaît la postérité...

Là encore en tout cas, le résultat fut une accentuation de la ségrégation et bientôt le recours aux écoles privées grâce notamment, comme le note James Forman dans The rise and fall of School Vouchers , au détournement (là encore) du discours sur les droits civiques par les partisans des « voucher » et des « charter school » qui sont ainsi parvenus à gagner à leur cause des pans importants de la communauté noire.

 

Piégés dans l'évitement

L'éducation a donc joué un rôle central dans ce « white flight » que nous avons évoqué à plusieurs reprises. Et ce notamment, car une des spécificités du système éducatif américain est qu'il est très décentralisé : « L'inégalité financière des écoles américaines est liée au principe- fondé idéologiquement- selon lequel chaque État, chaque communauté assume l'essentiel de ces charges. » (Sylvia Ullmo )

Cette autonomie des collectivités locales a été un levier important de toute la vague d'évitement ségrégatif enclenchée par les classes moyennes blanches . Comme le rappelle Mike Davis dans City of Quartz à propos des zones péri-urbaines de Los Angeles : « Le développement des municipalités suburbaines hors des limites de la ville de L.A ouvrit de nouvelles perspectives au séparatisme résidentiel : la municipalisation et l'autonomie de décision qui en découlait en matière d'occupation des sols permettait enfin d'ériger des barrières vraiment infranchissables entre les propriétaires blancs et les autres. (..) Les habitants des minimal cities pouvaient établir un plan d'occupation des sols qui excluait de fait les locataires à faibles revenus, gros consommateurs de services publics ; la contractualisation de ces services leur permettait en outre d'éliminer la menace syndicale et de se prémunir contre toute logique bureaucratique d'expansion des services municipaux ; plus important encore ils soustrayaient leur patrimoine immobilier à toute pression fiscale redistributrice. » C'est cette re-ségrégation qui est un des déterminants les plus importants des « inégalités scolaires » aux États-Unis et des diverses modalités de privatisation.

Laurent Davezies note assez justement dans une interview « Dans la lutte des classes, c'est la confrontation entre les deux qui fait progresser la société ; or actuellement il n'y a plus de confrontation, mais une mise à distance spatiale. » (In Esprit n°393) Mais c'est un jeu dangereux. De fait, avec la mondialisation ( et la fuite du capital) la stratégie d'évitement s'est en partie retournée contre ses initiateurs. Comme le rappelle Bill Bishop au sujet des États-Unis dans The Big Sort : « Le niveau d'éducation a toujours prédit la croissance d'une ville, mais au début des années 70 cette relation s'est approfondie. Les villes qui croissaient et s'enrichissaient le plus vite étaient celles où les diplômés convergeaient (..) Chaque action produisait des effets qui venaient la renforcer en retour : les personnes diplômés convergeaient vers une ville, accroissant les disparités salariales régionales, ce qui attirait encore plus de diplômés, etc..) » Ce « brain drain » métropolitain a donc aussi en partie marginalisé cette classe moyenne infra-urbaine dont le sur-investissement territorial a accouché du Tea Party et autres mobilisations hystérisées de défense d'un privilège blanc supposément menacé. On remarquera en passant que le cocktail néo-populiste incarne au bout du compte assez bien la « formule trinitaire » ( économique, sociale, territoriale) de la prochaine phase de crise.

On voit au fil de ces trois exemples, qu'au delà de l'habituel manichéisme statolâtre, la privatisation trouve sa source dans des dynamiques de long terme, de même d'ailleurs qu'on a pu écrire ( en 1987!) au sujet de la trajectoire inverse du système éducatif français : « alors que collectivement on s'interroge sur les grandes orientations à donner aux politiques scolaires, les groupes sociaux, dans leur stratégie de reproduction continuent à miser fortement sur la scolarisation, créant ainsi la demande et se mobilisant pour défendre leurs acquis qu'ils sentent menacés. Ainsi s'explique probablement que, sous l'effet de la crise, on n'ait pas réussi à comprimer davantage les investissements scolaires. » ( Dandurand & Olivier Les paradigmes perdus. Essai sur la sociologie de l’éducation et son objet ) Le système scolaire et ses évolutions nous rappellent que la reproduction n'est pas un simple mécanisme dont le renouvellement serait immanquablement assuré par un appareil idéologique d'État ou on ne sait quelle institution disciplinaire omnisciente mais bien le produit des classes et de leur lutte ( dans tous les aspects de celle-ci , d'où les guillemets)...